Ce matin, le merle et la merlette font un raffût de tous les diables.
Gretchen, qui d'ordinaire m'accompagne dans mes grasses matinées, a choisi de
rester dehors.
Un coup d'oeil à la fenêtre et tout s'explique : les petits merles ont
quitté le nid mais il en reste un, manifestement pas dégourdi, qui n'a pas
réussi à s'envoler. Le pauvre biquet, qui ressemble à une petite poule d'eau,
fait de pitoyables tentatives pour s'élever dans les airs, mais en vain, et
quand je dis que Gretchen n'a pas l'instinct de chasse, ça ne veut pas dire
qu'il faille la provoquer aussi ouvertement !
Les parents sont très inquiets, et moi aussi ; heureusement on trouve
toujours dans la littérature quelque soutien moral, et je me sens comme Gaston
Lagaffe, qui doit protéger le poisson rouge de Jules-d'en-face des assauts de
la mouette rieuse et la souris en liberté de ceux du chat...
Quoique Gretchen ne s'intéresse au petit merle que de façon relativement
sporadique, les parents eux ne baissent pas la garde un seul instant. Et dès
qu'elle s'en approche un peu trop, ils foncent tous les deux sur elle et la
poursuivent en poussant des cris d'une stridence impressionnante ; pour le
moment, elle a toujours battu en retraite.
Je suis fascinée par l'énergie que déploient les parents à protéger leur
rejeton ; et, n'étant moi-même guère précoce, je me suis prise de
sympathie pour le petit à la traîne...
En attendant, la tension est terrible dans le jardin, et moi ça me retarde
drôlement dans mon rapport de stage... (forcément, toutes les cinq minutes je
suis à la fenêtre pour vérifier qu'aucun drame n'a encore eu lieu).
Garder Gretchen cloîtrée dans la maison ? Je vais venir vous miauler
une plainte continue et dissonnante à vous fendre l'âme, et on va voir si vous
tenez plus d'une heure...
edit : quand je disais que ça se
compliquait ! Il n'y a en réalité pas un mais deux merlinots handicapés,
et depuis cet après-midi, un corbeau aussi noir que ses desseins rôde...
L'imminence de la tragédie.