mer. 30 mai 2012
Par Milky le mer. 30 mai 2012, 15:48
J'ai un élève, je l'appelle Strange, parce que j'ai souvent été désarmée
face à son esprit hautement à côté de la plaque. Le monde semble être un
territoire véritablement perturbant, quand on est Strange. Cette bizarrerie
mise à part, c'est le môme le plus gentil du monde, le genre qui ne ferait pas
de mal à une mouche, même pour se défendre de ses agresseurs... Et justement,
des agresseurs, il en a : les petits diables repèrent de loin son
potentiel de victime idéale.
Depuis quelques mois, j'ai mis en place dans ma classe un cahier de
doléances et un conseil d'élèves hebdomadaires. Le cahier de doléances m'avait
été vendu par un maître-formateur comme une puissante instance de régulation,
qui lui avait même permis de résoudre un problème de racket dans sa
classe ; une autre maîtresse m'avait raconté comme le dispositif, de son
côté, avait transformé un gosse perturbé et perturbateur en élève lambda,
apaisé, méconnaissable, au bout de quelques mois. Bon, sans en attendre des
miracles, et parce que je ne savais pas comment faire d'instruction civique,
j'ai adopté le système.
Toute la semaine, les élèves écrivent leurs doléances dans le cahier prévu à
cet effet. Le vendredi après-midi, nous prenons une demi-heure pour régler
ensemble les conflits. Franchement, depuis le début, je n'ai pas noté
d'amélioration grandiose ; chaque semaine apporte son lot de Truc m'a
poussé, Machin m'a frappé, Bidule m'a dit Nique ta mère, sans que mes
sermons du vendredi après-midi y changent grand-chose. Et puis c'est emmerdant,
ce simulacre de tribunal, où pendant que la moitié de la classe essaie de
démêler une sombre histoire de porte intentionnellement ou non lâchée dans la
figure d'un camarade, l'autre moitié roupille ou bavarde en attendant que ça se
passe. Mais bon.
L'autre jour, Strange prend le cahier de doléances, et écrit une page
entière à propos d'un CM1, appelons-le Gargamel, qui le maltraite régulièrement
depuis un moment, moitié violence physique, moitié torture mentale. Strange est
une proie facile, je l'ai déjà dit ; il m'était resté en travers de la
gorge une histoire de camarade qui lui faisait du chantage affectif pour lui
voler son goûter, que je n'avais pas pu traiter comme il se doit, car Strange
m'avait raconté cela longtemps après, ne se rappelant plus si les faits
dataient d'octobre ou de février, s'ils avaient eu lieu 3 ou 15 fois, enfin
bref, difficile de confronter le coupable dans de telles conditions (un
coupable sournois, faux-jeton, qui aurait mérité de se faire
coincer).
Mais là, tout était à peu près clairement énoncé, frais et net dans l'esprit
de Strange. Bon. Si la violence de cour de récré provoque en général chez moi
une grande lassitude, les petits tyrans qui marchent sur les autres, en
revanche, font bouillir mon sang. Sans bien savoir quoi faire, j'ai demandé à
la maîtresse de m'envoyer l'affreux jojo dès que possible. Gargamel se pointe
après la récré ; je commence par lui faire sentir ma colère. Mais nooon,
j'l'ai pas tapé... je vous rappelle que je n'ai PAS le droit... juste
deux-trois minutes de grosse voix pas contente de méchant flic pour le faire
passer aux aveux Regarde-moi dans les yeux et jure-moi que tu ne lui as
jamais fait de balayette ! (1).
Je gronde donc l'infâme, puis, sans trop réfléchir, je lui fais lire la
plainte de Strange. Je crois que Gargamel ne s'était jamais retrouvé face au
récit (dans une orthographe approximative, et une syntaxe chaotique, certes) de
ses agissements, parce qu'il a eu l'air ébranlé à ce moment-là ; sur le
coup, je n'ai pas fait attention (la moitié des malfaiteurs de cour de récré
manie parfaitement le regard de biche éperdue quand elle se fait
engueuler).
Quand il a eu fini, j'ai prononcé la sentence : copier 50 fois la
phrase "Je ne dois pas martyriser les plus faibles que moi, car je ne veux être
ni violent ni lâche." Pompeux, hein ? Je concocte toujours la phrase à
copier avec soin, dans l'espoir fou que telle un mantra, elle finisse par
pénétrer profondément l'esprit du fautif, gravant en lui quelques lois morales
de base qui peuvent toujours servir. Quelque chose entre la méthode Coué et les
Dix Commandements...
L'heure de la cantine arrive, je relâche mon prisonnier, nous partons tous
déjeuner. L'après-midi, je dis à Strange "Tu vois, je l'ai puni, le CM1 qui
t'embêtait...". "Oui, me répond-il doucement, il est venu me voir pour
s'excuser tout à l'heure..."
Je n'avais dans cette histoire pas d'autre but que de montrer à Strange
qu'il pouvait compter sur les adultes pour le défendre. Finalement, peut-être
que, en bonus, Gargamel se réformera... Pas sûr. Mais peut-être (2).
(1) une balayette, d'après ce que j'ai compris, est une sorte de croche-pied
par-derrière.
(2) Et sans doute pas grâce à ma super punition, nous sommes bien d'accord.
Mais cet ennuyeux cahier de doléances a peut-être fini par avoir une
utilité...