Je couds une housse de coussin d'allaitement (1) ces jours-ci ; le truc pas très compliqué (une fois que j'ai eu fini de galérer à faire le patron de cet objet à la forme absolument pas homologuée), pas très compliqué donc mais un peu long, qui serait fini en cinq minutes à la machine à coudre. Je n'ai pas de machine à coudre et je ne sais pas m'en servir, ma mère a bien essayé de m'apprendre mais je suis comme une poule qui a trouvé un couteau dès que le fil fait des nœuds (et le fil fait toujours des nœuds). J'appelle maman à l'aide, elle répare mes bêtises (quoique je soupçonne ces difficultés de fonctionnement d'être inhérentes à la machine elle-même et non à ma personne fort raisonnable et appliquée), et trente secondes plus tard, c'est reparti, le désarroi : Mamaaaan !

Bref, je couds à la main.

Ce geste manuel laisse le champ libre à mes pensées, ou plutôt les conduit invariablement à ma grand-mère paternelle, qui m'a appris tout ce que je sais dans le domaine de la couture. Tandis que l'aiguille chemine tranquillement sur le tissu, je me remémore ses expressions et ses anecdotes de couture (ne pas critiquer les vieux qui radotent, on aurait oublié ces histoires sinon), et je dresse en boucle la liste pas très longue de mes connaissances - ça n'est pas toujours le cas selon ce qu'on apprend, mais pour la couture, je me rappelle parfaitement tout ce que je ne savais pas avant de l'apprendre.

Liste de mes connaissances en couture

  • Le fil a un sens : quand il s'agit de l'enfiler sur l'aiguille, une extrémité ne vaut pas l'autre, et si l'on se trompe, gare au tirebouchonnage.
  • Le bâti, que je trouvais fort ennuyeux étant petite, n'aimant pas devoir repasser au même endroit de mon ouvrage. La couture est affaire de patience et je n'en avais pas beaucoup. Ma grand-mère qui n'a pourtant pas l'accent paysan prononce ce mot, bâti, à présent tu vas bâtir, en insistant sur l'accent circonflexe, et je ne peux m'empêcher de faire de même.
  • Faire un nœud au bout du fil. Rien de plus élémentaire, et pourtant à chaque nouvelle aiguillée j'ai pleinement conscience du geste appris, de la technique simple et élégante de ma grand-mère, tourner l'extrémité du fil 2 ou 3 fois autour de l'aiguille puis faire coulisser le tout entre le pouce et l'index. Alors que j'étais stagiaire sur les plateaux photo, je me rappelle être venue au secours d'un soi-disant styliste qui ne savait même pas faire un nœud correct au bout de son fil. Un styliste qui n'avait pas de bases de couture, ça m'avait paru curieux et un brin méprisable. Comme un neurochirurgien qui ne saurait pas ausculter un malade.
  • Coudre sur l'envers, et pour les coussins, évaluer au plus juste l'espace minimum à laisser ouvert au moment de retourner la housse.
  • Les aiguillées de paresseuse : trop longues, qui obligent à faire de grands gestes et se terminent souvent par des nœuds. J'étais ÉVIDEMMENT coutumière du fait... Je n'ai pas totalement perdu cette tendance, mais je ne pêche plus par excès : des aiguillées longues, mais pas trop longues ; des points parfois un peu grands, mais plus jamais trop grands. On paye très vite le fait de vouloir économiser sa peine en couture, et la paresse initiale devient elle-même la garante de l'effort : trop de flemme oblige à tout recommencer, mieux vaut faire les choses correctement du premier coup. À force de tâtonner, petite, en ratant un certain nombre d'ouvrages, j'ai fini par trouver la position "minimum syndical" du curseur...
  • Faire et défaire c'est toujours travailler ; un dicton de couturière pour se donner du courage quand on s'aperçoit qu'on a fait une connerie et qu'il faut tout recommencer...

Et voilà, c'est déjà fini. C'est si peu. Je me doutais en la mettant par écrit qu'elle serait courte, cette liste, et je suis surprise quand même.

J'aurais pu apprendre beaucoup plus si notre tandem n'avait été déséquilibré par ma paresse à moi, et sa tendance à elle à dire "Donne, je vais te le faire". C'est vraiment une phrase diabolique, et je choisis cet adjectif "diabolique" à dessein. J'acceptais la facilité sur le coup, n'ayant pas conscience du prix à payer (mon ignorance présente), ou alors vaguement, mais ce prix était si lointain, comme toutes les histoires de pactes signés avec le diable...

J'aurais pu apprendre à tracer un patron (au lieu de gribouiller un truc à la ouanegaine), à dompter cette saleté de machine à coudre, à faire des appliqués et des smocks et des biais et des passepoils... Je pourrais encore, en théorie, apprendre de ma grand-mère. Mais elle n'a plus l'énergie, et moi je n'ai plus la disponibilité.

En cousant je pense aux choses que je sais faire, aux choses que je ne sais pas faire, et en pointillé, comme mon fil trop foncé sur le tissu bleu clair (je n'avais que ça dans ma boîte à couture), je pense à cet héritage figé, à la mort future de ma grand-mère, qu'elle meure demain ou dans cinq ans finalement ne changera rien, elle a fini de me donner ce qu'elle avait à me donner, et moi j'ai pris trop peu, mais ce que j'ai pris, je le garde pour toujours.

Comme ces personnages de contes, les fils du roi du paysan ou du cordonnier peu importe, les deux aînés qui héritent des terres et de toutes sortes de richesses, et le troisième qui n'a qu'une vieille phrase sentencieuse à se mettre sous la dent - on sait bien ce qui compte à la fin.

(1) cet espèce de traversin courbe est bien utile avant toute velléité d'allaitement, pour caler toutes les parties du corps qui commencent à souffrir de la pesanteur - oui j'ai déjà un certain volume à gérer...