Chère Florence Dutruc-Rosset (attendez, je vous présente aux autres : c'est la rédactrice en chef du magazine Les Belles Histoires !)

Comment allez-vous ?

Êtes-vous allée au cinéma récemment ?

Moi la dernière fois, c'était en mars (1), pour mon anniversaire. Ça remonte, hein ? Depuis que ma fille est née, en 2013, j'y vais très peu, encore moins qu'avant : peut-être deux fois par an, trois les années fastes.

Du coup, comme le cinéma est devenu une composante discrète et non plus continue de ma vie, il y a des choses qui me frappent quand j'y retourne. Des changements qui ne sont peut-être pas brutaux mais que du coup, d'une fois sur l'autre, je ne peux pas ne pas remarquer. Par exemple, lors de cette fameuse sortie au cinéma de mars dernier, voilà ce qu'il s'est passé : nous étions allés voir Avé, Cesar !, le film des frères Coen, avec George Clooney, Scarlett Johansson, Ralph Fiennes, et toute une belle brochette d'acteurs. Eh bien, allez savoir pourquoi (peut-être parce que c'était le 8 mars ?), c'est la première fois que pendant le film (pas inoubliable mais sympathique au demeurant) j'ai pensé « Tiens, il passe pas le test de Bechdel, celui-là ».

Vous connaissez, ou pas, le test de Bechdel ? Écoutez, si ça ne vous dit rien, le plus simple c'est d'aller voir la page Wikipédia, c'est très bien expliqué. Je cite :

Le test de Bechdel, ou test de Bechdel-Wallace, est un test qui vise à démontrer par l'absurde à quel point certains films, livres et autres œuvres scénarisées sont centrés sur le genre masculin des personnages.

Une œuvre réussit le test si les trois affirmations suivantes sont vraies :

l’œuvre a deux femmes identifiables (elles portent un nom)elles parlent ensembleelles parlent d'autre chose que d'un personnage masculin.

BechdelRule.png

(La planche de bédé à l'origine du test, par Alison Bechdel, sortie en 1985. Cliquez pour voir en plus grand)

(...)

Le test est une grille de lecture factuelle et ne juge pas de la qualité artistique. Son but est de montrer la grande quantité de films et autres œuvres qui ne réussissent pas à valider ces trois affirmations.

Autrement dit, le problème n'est pas qu'il n'y ait pas de femmes dans certains films. Le problème est qu'il n'y a pas de femmes dans TROP de films. Alors que les femmes constituent à peu près la moitié de la population mondiale (2), sauf erreur de ma part (il est vrai que je ne suis pas biologiste). Bref, j'en reviens à cette fameuse séance de cinéma. J'ai pensé « Tiens, il ne passe pas le test de Bechdel », et tout de suite après, je me suis « Ouh là ! Tu te durcis, dis donc. »

Eh oui. Il y a cet éléphant qui faisande depuis un bon moment dans la pièce, et je m'excuse de remarquer que ça schlingue en faisant porter le chapeau à mon odorat soi-disant trop développé : c'est moi qui me durcis. Bouh, la vilaine féministe rabat-joie !

Mais pourquoi je me durcis ? Ou si vous voulez bien plutôt, pourquoi ma conscience féministe s'aiguise-t-elle au fil des années ?

Peut-être parce que j'élève une fille. Et que le contraste entre le monde que je souhaiterais pour elle et celui dans lequel je la fais vivre est un peu trop saisissant.

Quand on a la responsabilité d'enfants, on voit les choses différemment. Vous en conviendrez, j'imagine ? Avec votre métier de rédactrice en chef du mensuel Les Belles Histoires destiné aux 4-7 ans, vous en connaissez sûrement un rayon question responsabilité morale.

Mais pourquoi je vous raconte tout ça ? C'est terrible ça, c'est tout moi : je bavarde, je bavarde, je suis pire que ma mère et ma grand-mère réunies. Et pourtant, si je vous écris, c'est pour une raison précise. Attendez, vous allez comprendre.

Je reprends la page Wikipédia du test de Bechdel, rubrique « Historique » :

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Est-ce que vous commencez à voir où je veux en venir ?

Le principe de la Schtroumpfette est décrit dans un article fascinant que je vous conseille chaudement (voici le lien vers la version originale : Hers; The Smurfette Principle. Si vous ne lisez pas l'anglais – ou que comme moi, vous avez souvent la flemme – pas de panique : je me suis fendue d'une traduction, rien que pour vous. La voici : Le principe de la Schtroumpfette).

Katha Pollitt y évoque son enfance des années 1950, où les héros de dessins animés étaient tous masculins : Bugs Bunny, Daffy Duck, Porky Pig, etc. Puis elle passe aux programmes pour enfants diffusés à l'époque de la rédaction de son article (nous sommes en 1991) : Garfield, Winnie l'Ourson, les tortues Ninja, les marionnettes de Sesame Street. Elle constate qu'ils sont régis par ce qu'elle appelle le principe de la Schtroumpfette : un groupe de mecs sera mis en valeur par un personnage féminin unique et stéréotypé : petite sœur à robe rose et ruban dans les cheveux, mère, assistante… Katha Pollitt analyse la chose ainsi :

Le message est clair. Les garçons sont la norme, les filles la variation. Les garçons sont au centre, les filles à la périphérie. Les garçons sont des individus à part entière, les filles sont des archétypes. Les garçons définissent le groupe, son histoire et son code de valeurs. Les filles n'existent que par rapport aux garçons.

Et je peux vous dire que ça ne s'arrange pas une fois que tout ce petit monde a grandi :

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J'aurais pu vous faire la même avec une photo de la primaire de la droite, remarquez.

Katha Pollitt se tourne ensuite vers la littérature enfantine, où le constat est moins accablant, mais où par défaut, si le genre de l'enfant n'a pas d'importance, alors pouf, ce sera un garçon.

Je continue de la citer, parce que je ne le dirai pas mieux :

Le sexisme dans la culture enfantine déforme autant les filles que les garçons. Les fillettes apprennent à faire le grand écart mental, filtrant leurs rêves et leurs ambitions au travers de personnages masculins tout en admirant les toilettes des princesses. Les plus privilégiées, les plus audacieuses peuvent rêver de devenir des femmes exceptionnelles dans un monde d'hommes : des Schtroumpfettes. Quant aux autres, on leur apprend à accepter le lot commun, qui consiste à traverser la vie assise dans un wagon de voyageurs tracté par une locomotive mâle. Étant rarement confrontés à des histoires où les personnages masculins ne jouent que des rôles mineurs, les garçons quant à eux retiennent une leçon plus simple : les filles comptent pour des prunes.

Bon bon bon me direz-vous, mais qu'avez-vous à me reprocher au juste ? Votre fille est abonnée aux Belles Histoires ? On est terriblement sexistes, nous aussi, aux Belles Histoires ?

Alors oui, figurez-vous que ma fille est abonnée aux Belles Histoires. Ça fait un an, alors on commence à bien vous connaître. Terriblement sexistes ? Tout de suite, comme vous y allez… Non, je n'irai peut-être pas jusque là. Mais on dirait que vous n'avez pas remarqué l'éléphant pourri qui trône dans vos bureaux.

J'ai procédé à un inventaire des douze derniers numéros de votre magazine. J'avais l'impression qu'il y avait comme un déséquilibre depuis quelques temps, mais je voulais en avoir le cœur net, alors j'ai tout épluché.

Il y a 4 histoires par numéro : la Grande histoire, la Petite histoire, et un épisode de chacun des deux héros récurrents : "Zouk, la petite sorcière qui a du caractère", et "Polo, le petit aventurier rêveur".

Au sujet de ces deux derniers, bravo pour la parité, rien à redire, 1 partout la balle au centre. Bon, je vous avoue que depuis un an que je les fréquente, si j'ai eu le temps d'apprendre que le papa de Zouk est patron d'une usine, j'ignore toujours en revanche ce que fait la maman de Zouk dans la vie, à part porter des robes de cocktail même quand elle glande peinard devant la cheminée. Mais enfin, la petite Zouk est une chic fille, et je suis contente qu'elle soit là.

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Elle me fait froid, cette pauvre Salsepareille. Elle n'a pas un petit châle à se mettre sur les épaules ? Un twin-set peut-être ? Elle va finir par attraper la mort si elle ne se couvre pas !

Pour les deux autres histoires, voilà ce que ça donne :

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Je l'ai converti en joli diagramme parce que j'avais envie de me servir de mes crayons de couleur aquarellables :

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Comment ça, fabriquer des infographies c'est un métier ?

Pour le comptage, j'ai essayé de ne prendre en compte que les personnages principaux, puis tous les personnages, pour voir si ça variait beaucoup. En gros, on obtient les mêmes chiffres. Parfois pire, parfois mieux, mais globalement ça revient au même, je n'ai pas besoin de vous assommer avec des tonnes de graphiques maison : il y a toujours une nette surreprésentation de quéquettes.

Et c'est là, chère Florence, que Katha Pollitt m'achève. Elle pose cette question : Comment se fait-il que 25 ans de progrès sociaux en matière de féminisme aient si peu marqué la culture enfantine ?

Sauf que, je le redis, son article date de 1991. Elle a donc posé cette question, elle a donc exposé ce problème IL Y A 25 ANS. Je pourrais la reprendre presque mot pour mot en demandant aujourd'hui, en 2016 : Comment se fait-il que 50 ans de progrès sociaux en matière de féminisme aient si peu marqué la culture enfantine ?

Une fillette de l'entourage de Katha Pollitt a bien sa théorie là-dessus : c'est parce que les divertissements pour enfants sont majoritairement créés par des hommes.

Et c'est vrai que dans l'industrie du cinéma par exemple, on remarque (notamment sur ce site) que plus il y a de femmes à l'écriture, à la réalisation et la production, plus un film a de chances de passer le Bechdel. (Allez-y, allez sur le site pour faire joujou avec les variables)

Alors du coup, en me référant à ce qui se passe dans le cinéma, ma première hypothèse, c'était que le vivier d'auteurs jeunesse était très masculin. Mais sur 24 textes, et en partant du principe que personne n'avait pris de pseudo type "George Sand", je compte 10 autrices (3) pour 13 textes et 11 auteurs pour 12 textes (un des textes ayant été écrit à quatre mains). Autant dire que la parité est tout à fait respectée.

Bon, deuxième hypothèse : qui travaille de façon permanente dans ce magazine ? Combien d'hommes, combien de femmes ? Est-ce que ça peut jouer ? J'ai chaussé mes lunettes et j'ai entrepris d'étudier l'ours des Belles Histoires. Qu'est-ce que j'ai trouvé ? Une organisation très courante dans l'édition : que des femmes en bas, que des hommes en haut.

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A priori, c'est quand même vous, Florence, la rédac' chef, qui décidez de ce qui se publie dans votre journal. Vous recevez peut-être des directives du grand manitou, mais je doute qu'il vous demande expressément de faire en sorte que les deux tiers des histoires ne comportent aucun personnage féminin. C'est une hypothèse qui me paraît trop coûteuse, absurde.

Mon idée, c'est que ce n'est la faute de personne – sinon du formatage culturel de ces cinquante (deux mille ?) dernières années. Mon idée, c'est que ni vous, ni vos auteurs, ni votre directeur de publication n'avez conscience de ce déséquilibre. En ce qui me concerne, il a fallu cette série de trois, quatre, puis cinq histoires masculino-centrées pour m'apercevoir que quelque chose clochait. Le féminisme est une maladie insidieuse qui s'installe progressivement.

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Depuis juillet, pas une héroïne à l'horizon dans la Grande histoire.

Et vous remarquerez que je ne discute absolument pas le fond des histoires, que je ne pose pas des questions du type « peut-on parler d'autre chose que de princesses et de cowboys ? Les filles sont-elles vouées à jouer à la poupée tandis que les garçons sont condamnés aux vaisseaux spatiaux ? ». J'aurais bien parfois quelques remarques à ce sujet, mais on n'en est même pas là (ce sera peut-être l'objet d'une autre discussion plus tard). Je voudrais juste qu'environ un personnage principal sur deux soit féminin. Ça ne me paraît pas irrecevable comme requête. Que le naufragé soit une femme, le tigre une tigresse, le garçonnet une fillette ; essayez, vous verrez, ça ne donne pas des histoires à dormir debout. Les textes continuent de tenir la route. C'est ce qui est nous est arrivé pour le dernier numéro : comme le prince avait un carré court et une petite frange, ma fille a décrété que c'était une princesse. Je lui ai donc lu l'histoire de Léopoldine, la princesse qui terrasse les monstres avec son épée en bois et fera preuve de courage pour aider son ami le petit berger à vaincre le loup ; eh bien c'était une histoire tout à fait chouette et intéressante.

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Victor Victoria, un peu, non ?

Peut-être que vous êtes consciente du problème. Peut-être que vous allez me faire la même réponse que celle que la productrice exécutive de Sesame Street avait faite à Katha Pollitt : « On y travaille ». Cette dernière remarque alors ironiquement : "c'est vrai que cette émission n'est diffusée que depuis un quart de siècle ; ces choses-là prennent du temps". Mais l'ennui, ajoute-t-elle, et je me joins à sa voix, c'est que nos enfants n'ont PAS le temps. Ma fille (de trois ans) si drôle, si aventureuse, si intrépide et si futée, c'est maintenant qu'elle construit ses idées sur le genre. Je fais ce que je peux pour contrebalancer les messages que ses divertissements lui envoient, tout comme son père .... Mais je vois bien qu'on a du pain sur la planche. Et ça nous aiderait vachement si les lapines voulaient bien retirer leurs rubans dans les cheveux, et si la moitié des monstres étaient poilus, bleus – et femmes.

Bien sûr, on avance. Doucement mais on avance. Katha Pollitt trouve que La Petite Sirène de 1989, qu'elle fait voir à sa fille, ça reste mieux que sa Cendrillon de 1950. Et on a sans doute progressé encore un peu avec La Reine des Neiges en 2013, même si pas tant que ça, comme le fait remarquer cette vidéo très instructive (et qui ne dure que 2 minutes 30, ne vous en privez pas) : Les Brutes - Le principe de la Schtroumpfette

Alors voilà, je vous le demande : est-ce que ça vous frappe ? Est-ce que ça vous indigne ? Est-ce que ça vous donne envie de faire quelque chose pour changer cet état de fait ?

Comme disait Simone de Beauvoir :

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À trente-deux ans, c'est vrai aussi.

(L'image est extraite de l'ouvrage de Anne-Charlotte Husson et Thomas Mathieu, Le Féminisme, aux éditions Le Lombard. Thomas Mathieu, vous le connaissez peut-être ? C'est lui qui est à l'origine du très important Projet Crocodiles)

Si vous ne savez pas par quoi commencer, je vous propose de lire et de faire lire à votre équipe cet article d'Audrey Alwett, assez complet sur la question : Guide à l'usage des auteurs qui écrivent des livres sexistes mais qui font pas exprès. Audrey Alwett explique que c’est "après avoir retoqué ou fait corriger plusieurs manuscrits à des auteurs qu’à la demande de ces derniers (elle a) écrit ce petit guide".

Même si tous les points qu'elle aborde ne sont pas pertinents en littérature jeunesse, ça ne peut pas faire de mal de prendre connaissance de tout ça. Et puis surtout, comme elle le dit : "Je sais aussi que ce n’est pas facile de déconstruire ce que la société nous a martelé depuis notre enfance, mais s’il vous plait, essayez à défaut de réussir."

J'espère que vous me répondrez.

(1) Au début de la rédaction de cette lettre, c'était vrai. Depuis, je suis allée voir Where to invade next, le dernier film de Michael Moore. Il y a une séquence en Islande où il découvre que… Rho, non, je vous laisse aller voir le film, plutôt.
(2) Je sais que ça sonne comme une lapalissade, mais je vous assure, en regardant les résultats de ce fameux test, on croirait pas.
(3) Je raconte ici pourquoi j'en suis venue à faire (parfois) ce choix lexical.