Le texte qui suit est une traduction (par bibi, pour apporter de l'eau à mon moulin) d'un article de l'essayiste américaine Katha Pollitt, paru dans le New York Times le 7 avril 1991, soit il y a un peu plus de 25 ans. Je crains que seule la mention de cassettes vidéo soit anachronique là-dedans, aujourd'hui ; les problème de sexisme dans les productions culturelles à destination des jeunes enfants demeurent quant à eux redoutablement actuels. Les références culturelles sont naturellement américano-centrées, aussi je me suis permis de rajouter quelques notes de bas de page.

Merci à Katha Pollitt de m'avoir autorisée à publier cette traduction ici.

À Noël dernier, j'ai fini par abdiquer : j'ai offert sa propre cassette de La Petite Sirène à Sophie, ma fille de trois ans. À présent, elle aussi peut tomber en pâmoison devant Ariel, l'ado mutine à queue gironde qui échange sa voix contre une paire de jolies jambes et une chance d'épouser le prince. ("Lorsqu'une femme sait tenir sa langue, elle est toujours bien plus charmante", chante la cynique sorcière marine, "c'est la reine du silence qui se fait aimer". Comme c'est la méchante, nous ne sommes pas censés remarquer que les faits lui donnent raison.)

En règle générale, lorsque les parents cèdent à leur progéniture un objet qui leur inspire de la répulsion, ils plaident l'impuissance face à la tyrannie enfantine. Sauf que La Petite Sirène, c'était mon idée. Certes, Ariel ressemble à Barbie, et son aventure se limite à une histoire d'amour qui se conclut par un mariage. Mais contrairement à Cendrillon ou à la Belle au Bois Dormant, par exemple, Ariel est dans l'action, elle est courageuse et résolue, elle est l'héroïne de sa propre vie. Elle sauve même le prince de la noyade. Et cela fait d'elle un poisson rare dans la culture enfantine.

Jetez un œil au rayon enfants de votre vidéo club. Neuf fois sur dix, vous trouverez des productions qui mettent en scène des garçons et sont généralement destinées à des garçons. En zappant l'autre jour à la télé – j'admets qu'il ne s'agit pas là d'une étude rigoureusement scientifique – je ne suis pas tombée une seule fois sur un dessin animé ou une série (la chaîne pour enfants Nickelodeon propose les deux) qui comportait un personnage féminin. N'étaient l'animation rudimentaire et une certaine forme de frénésie décérébrée, j'aurais tout aussi bien pu me croire de retour dans les années 1950, à l'époque où je picorais mes Frosties devant Daffy Duck, Bugs Bunny, Porky Pig et toute la brochette 100% mecs de la Warner Bros.

Les programmes d'aujourd'hui sont soit exclusivement masculins, comme Garfield, soit organisés selon ce que j'appelle le principe de la Schtroumpfette : un groupe masculin sera mis en valeur par un personnage féminin unique et stéréotypé. Dans les pires dessins animés – ceux qui se fondent à merveille au milieu des publicités pour les céréales – le personnage féminin est en général une petite sœur, un lapin habillé d'une robe rose avec un nœud dans les cheveux qui suit les ours intrépides et les blaireaux valeureux dans leurs aventures. Mais le principe de la Schtroumpfette régit également les émissions produites avec le plus grand soin. Ainsi le seul personnage féminin du casting de Winnie l'Ourson, Maman Gourou, est celui d'une mère. Piggy, des Muppet Babies, est une version miniature de Piggy la cochonne (1), la diva exubérante des Muppets. Chez les célébrissimes Tortues Ninja, April fait office d'assistante pour le quatuor de super-héros masculins. Le message est clair : les garçons sont la norme, les filles, la variation. Les garçons sont au centre, les filles à la périphérie. Les garçons sont des individus à part entière, les filles sont des types. Les garçons définissent le groupe, son histoire et son code de valeurs. Les filles n'existent que par rapport aux garçons.

Bon, évidemment, les chaînes privées… à quoi m'attendais-je ? La surprise, c'est qu'en dépit de leur supériorité intellectuelle, de leur charme et de leur attachement à des valeurs plus nobles, les chaînes publiques arnaquent elles aussi les petites filles. Mister Rogers (2) vit dans un quartier majoritairement peuplé d'hommes entre deux âges, comme lui. Shining Time Station présente un dessin animé où les personnages masculins sont incarnés par des locomotives, et les personnages féminins par des wagons de voyageurs. Et puis, il y a Sesame Street. C'est vrai, les humains y sont équitablement représentés entre hommes et femmes (ils sont également de diverses origines ethniques, ce qui constitue une autre rareté). En outre, les extraits vidéo de cette émission sont à peu près le seul endroit à la télévision où l'on voit régulièrement des filles s'amuser entre elles, en s'entraînant au Double Dutch ou lors de soirées pyjama. Mais les vraies stars de Sesame Street, ce sont les Muppets. Et les plus importantes d'entre elles – celles qui ont une vraie personnalité, qui chantent dans les intermèdes musicaux, celles que les enfants chérissent et auxquelles ils s'identifient – sont toutes masculines. Je connais une fillette qui, en s'apercevant que même Big Bird – son dernier espoir – était un garçon, en a conçu un tel chagrin et une telle indignation qu'elle n'a plus regardé jamais l'émission depuis.

Bon, il y a toujours la bibliothèque. Certains des meilleurs livres pour enfants jamais écrits parlent de filles – Madeleine (3), Frances the badger (4). Il est même possible de trouver des histoires teintées d'humour et de féminisme, comme La Princesse dans un sac (elle sauve le prince des griffes du dragon, mais face à son ingratitude, décide finalement de ne pas l'épouser). Mais les livres qui parlent de filles constituent un sous-ensemble dans un domaine comportant un bien plus vaste sous-ensemble de livres qui parlent de garçons (12 livres de contes sur les 14 salués par la critique dans la sélection de Newsweek à Noël dernier, par exemple) et de livres dans lesquels le sexe de l'enfant n'a théoriquement pas d'importance – auquel cas, comme par hasard, il sera généralement masculin. Dans les livres du Dr Seuss, il est moins question d'individus spécifiques que de la liberté du langage et de l'imagination – mais, curieusement, seuls les garçons finissent par aller au-delà du Zèbre (5), ou par assister aux merveilles de Mulberry Street (6). Ranelot et Bufolet (7), Asticot (8), Lyle le crocodile (9), tous auraient pu être femelles. Mais ce n'est pas le cas.

Les petits sont-ils conscients du sexisme où baigne la culture enfantine ? Un peu, mon neveu. Les jeunes enfants sont comme des philosophes médiévaux : le texte – un livre, un film, une émission de télé – fera autorité, bien plus que ce qu'ils constatent de leurs propres yeux. "On joue à la mariée", dit ma petite nièce. Nous autres adultes levons les yeux au ciel, mais regardons les choses en face : cela demeure l'unique scénario dans lequel la fille joue le rôle principal. "Les femmes sont infirmières" s'est vu expliquer mon amie Anna, médecin, par sa fille Molly, alors âgée de quatre ans. Même ma Sophie chérie commence à remarquer le rôle de figurantes que jouent les filles dans certains de ses livres préférés. "Qui c'est ?" demande-t-elle à chaque fois que nous relisons Le Chat chapeauté. C'est Sally, la petite sœur timide du narrateur, un garçon plein de ressources. Elle voudrait que Sally compte, je pense, et comme Sally n'est guère qu'un nom surmonté d'un nœud dans les cheveux, il nous faut répéter ce nom encore et encore.

Le sexisme dans la culture enfantine déforme autant les filles que les garçons. Les fillettes apprennent à faire le grand écart mental, filtrant leurs rêves et leurs ambitions au travers de personnages masculins tout en admirant les toilettes des princesses. Les plus privilégiées, les plus audacieuses peuvent rêver de devenir des femmes exceptionnelles dans un monde d'hommes : des Schtroumpfettes. Quant aux autres, on leur apprend à accepter le lot commun, qui consiste à traverser la vie assise dans un wagon de voyageurs tracté par une locomotive mâle. Étant rarement confrontés à des histoires où les personnages masculins ne jouent que des rôles mineurs, les garçons quant à eux retiennent une leçon plus simple : les filles comptent pour des prunes.

Comment se fait-il que vingt-cinq ans de progrès sociaux en matière de féminisme aient si peu marqué la culture enfantine ? Désormais âgée de six ans et bien consciente que les femmes peuvent être médecins, Molly a une théorie : les divertissements pour enfants sont surtout conçus et produits par des hommes. Il se trouve que c'est vrai, et je suis persuadée que ça explique pas mal de choses. Il est vrai également qu'en tant que société, nous ne paraissons pas tellement nous soucier de ce qu'il se passe chez les enfants, du moment qu'ils sont à peu près sages. Céréales aux marshmallows, merdouilles en plastique, heures interminables passées devant la télé ; une société qui accepte tout cela n'en fera pas un fromage si, par-dessus tout ça, nous ajoutons quelques stéréotypes de genre. C'est plus facile de se concentrer sur les bons côtés. J'ai eu Cendrillon, Sophie a La Petite Sirène – c'est une forme de progrès, non ?

"On y travaille", m'a répondu Dulcy Singer, la productrice exécutive de Sesame Street, quand j'ai soulevé la question sensible de ces Muppets 100 % masculins. Après tout, l'émission n'est diffusée que depuis un quart de siècle ; ces choses-là prennent du temps. Le problème, c'est que nos enfants n'ont pas le temps. Ma fille si drôle, si aventureuse, si intrépide et si futée, c'est maintenant qu'elle construit ses idées sur le genre. Je fais ce que je peux pour contrebalancer les messages que ces divertissements lui envoient, tout comme son père – Sophie regarde très peu la télévision. Mais je vois bien qu'on a du pain sur la planche. Et ça nous aiderait vachement si les lapines voulaient bien retirer leurs rubans dans les cheveux, et si la moitié des monstres étaient poilus, bleus – et femmes.

(1) En français, on pousse le clonage un peu plus loin, car les deux personnages portent tous deux le même nom : "Piggy", contre "Piggy" et "Miss Piggy" en anglais.
(2) de l'émission Mister Rogers' Neighborhood.
(3) Série Madeline, de Ludwig Bemelmans.
(4) Série de Russell Hoban. Pas traduit, semblerait-il.
(5) On Beyond Zebra (1955), un livre qui raconte les lettres qu'on trouve après le Z, et les mots qu'on peut écrire avec.
(6) And to think that I saw it on Mulberry Street, 1937.
(7) Frog and Toad, d'Arnold Lobel, 1970.
(8) Lowly Worm, de Richard Scarry, 1977.
(9) Lyle, Lyle, crocodile (1965), de Bernard Waber, a priori pas traduit.