Ça ne fait pas tout à fait un an que ma grand-mère est morte, mais la Somme, si tu peux y aller à un autre moment qu'en novembre, en plein dans le brouillard et la pluie, pour le moral, c'est préférable. Donc, on y est allés fin septembre, mon grand-père, ma frangine et moi.

On a fait le plein de gâteau battu (tu connais pas le gâteau battu ? Imagine que tu prépares une brioche. Double la quantité de beurre. Tu y es ? Double encore... Maintenant, rajoute une grosse lichette de beurre. Voilà, tu as à peu près la recette du gâteau battu. Ça manquera peut-être juste un peu de beurre.)

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Visites aux morts – qui nous accueillent sans chichis - et aux vivants, qui mettent les petits plats dans les grands. C'était infiniment émouvant de voir ces (très) vieilles branches se tomber dans les bras, persuadées qu'elles étaient d'être parties pour mourir sans avoir eu l'occasion de se revoir (le nonagénaire n'est pas très mobile).

La tendresse des vieux clients pour leur vieux médecin, l'amitié fidèle des voisins d'il y a 30 ans, tout ça m'a gonflé le cœur à bloc.

On a révisé l'histoire et la géographie familiales. Sur la route de N., mon grand-père note platement : « C'est là que les enfants se sont fait écraser ». On ne s'arrête pas, on continue de rouler. La banalité des lieux me déconcerte. « Tu t'étais imaginé quoi, une route avec des crocs ? » me demande le Chou un peu plus tard. Ben non, évidemment, mais enfin, je m'attendais sans m'y attendre à un truc un peu vicelard, un virage à la noix, je sais pas.

Au lieu de ça, c'est une route toute conne, incroyablement conne, droite, en pente légère. J'aurais pu m'en douter.

« Ce soir-là, votre grand-père voulait se... (pudiquement, la vieille amie finit sa phrase d'un geste de la main). Mon mari lui a rappelé qu'il lui restait votre papa. Il était tellement bouleversé qu'il l'avait oublié. »

Je ne sais plus d'où je tenais l'idée, narrativement aussi subtile qu'une intrigue de roman de gare, qu'ils allaient ce jour-là en visite au cimetière (car le drame s'est joué en plusieurs actes). J'y croyais dur comme fer, mais la topographie contrarie ce scénario, et mon grand-père confirme : ils se rendaient tout simplement à la fac. (J'ai commencé par songer que c'était encore plus poignant. Et puis en fait, tu peux bien rajouter ou modifier tous les détails que tu veux, ça ne change rien. C'est en soi de la tragédie pure, infinie.).

« Il voulait tout arrêter, sa femme a refusé, elle était plus courageuse que lui », raconte la vieille cliente non sans une certaine cruauté, et lui acquiesce, les yeux dans le vague.

On rentre en région parisienne au bout d'une trentaine d'heures. Le lendemain, ralentie par la mise à jour d'un logiciel intime, j'ai un peu de mal à travailler.