Pendant #Metoo (oui ça commence à remonter un peu, mais rappelez-vous, je viens de Bourgogne, comme les escargots, et comme les escargots, je suis leeente), et tandis que nous nous demandions comment on pouvait bien se sortir d'un tel système, une réponse (parmi d'autres) revenait : l'éducation. Et puis je suis tombée sur un article de Claire Cain Miller, How to raise a feminist son, paru le 1er juin 2017 dans le New York Times. Il m'a paru intéressant, dans la mesure où il donne des pistes pour faire un peu avancer le schmilblik, peut-être. Alors je l'ai traduit, avec l'aimable autorisation de son autrice, pour vous en proposer la lecture, que voici, 1000 ans après (en même temps l'actualité me confirme que ce sujet n'a pas pris trop de rides).

Comment élever un fils féministe

Nous encourageons nos filles à lutter contre les stéréotypes et à poursuivre leurs rêves, mais nous n'en faisons pas autant avec les garçons.

Nous disons désormais plus facilement à nos filles qu'elles peuvent être tout ce qu'elles voudront : astronautes et mères, androgynes ou filles jusqu'au bout des ongles. Mais nous ne tenons pas le même discours à nos fils.

Si nous proposons aux filles une plus grande palette de rôles à tenir, le monde des garçons demeure en revanche très confiné, d'après les sociologues. On les décourage de cultiver des intérêts considérés comme féminins. On leur répète qu'ils doivent être des durs, coûte que coûte, ou bien on leur demande de refréner leur soi-disant énergie de garçon.

Si nous voulons créer une société équitable où tout le monde peut s'épanouir, il nous faut également donner plus de choix aux petits garçons. Comme le dit Gloria Steinem, "Je me réjouis que nous commencions à donner à nos filles la même éducation qu'à nos garçons. Mais rien ne fonctionnera tant que nous n'éduquerons pas nos fils comme nos filles."(1)

Et c'est parce que les rôles des femmes ne peuvent pas se diversifier si ceux des hommes ne bougent pas d'un pouce. Mais il ne s'agit pas que des femmes. Les hommes prennent du retard à l'école et au travail parce que nous n'éduquons pas les garçons à réussir dans le nouveau modèle économique. Des compétences comme la coopération, l'empathie et la méticulosité – souvent considérées comme féminines – sont de plus en plus valorisées tant à l'école que dans le monde du travail d'aujourd'hui, et les métiers requérant ces aptitudes sont ceux qui enregistrent la croissance la plus rapide. (2)

Dans son nouveau livre (3), l'autrice d'origine nigériane Chimamanda Ngozi Adichie propose un mode d'emploi pour élever les filles de manière féministe. Mais comment s'y prendre pour prodiguer une éducation féministe aux garçons ?

J'ai posé la question à des scientifiques spécialisés en neurosciences, à des économistes, à des psychologues et à d'autres experts pour répondre à cette question, à partir des données et des recherches les plus récentes dont nous disposons à propos du genre. J'ai défini le féminisme simplement, comme le fait de croire à l'égalité entre femmes et hommes. Les conseils de mes interlocuteurs s'appliquent largement, à quiconque désire élever des enfants gentils, ayant confiance en eux et se sentant libres de partir à la conquête de leurs rêves.

Laissez-le pleurer

Les études montrent que de la naissance à la fin de la petite enfance, les garçons ne pleurent ni plus ni moins que les filles. Tony Porter, co-fondateur de l'organisme d'éducation militant A Call to Men ("Un appel aux hommes") nous apprend que c'est à partir de l'âge de cinq ans environ que les garçons reçoivent le message selon lequel la colère est acceptable, mais qu'ils ne sont pas censés manifester d'autres émotions, notamment celles qui trahissent leur vulnérabilité.

"Nos filles sont autorisées à être humaines, tandis qu'on apprend à nos fils à se comporter comme des robots", observe-t-il. "Apprenez-lui qu'il dispose de toute une gamme d'émotions à sa disposition, pour qu'il puisse dire "Je ne suis pas en colère ; j'ai peur ; je suis vexé ; ou encore, j'ai besoin d'aide.""

Donnez-lui des modèles à suivre

Les recherches montrent que les garçons sont particulièrement sensibles au fait de passer du temps avec des modèles à suivre, encore plus que les filles. Il est de plus en plus net que les garçons élevés dans des foyers sans figure paternelle s'en tirent beaucoup moins bien en matière de comportement, de scolarité et d'apprentissages. Selon les économistes David Autor et Melanie Wasserman, c'est notamment parce qu'ils ne voient pas d'hommes assumer leurs responsabilités."Entourez votre fils d'hommes bons", conseille M. Porter.

Offrez-leur également des modèles féminins forts. Parlez de ce qu'ont accompli des femmes de votre entourage, ainsi que des femmes célèbres dans le monde du sport, de la politique ou des médias. Les fils de mères célibataires ont généralement beaucoup de respect pour leurs réussites, nous dit Tim King, le fondateur d'Urban Prep Academies, un réseau d'éducation à destination des garçons afro-américains issus de familles à faibles revenus. Il les encourage à considérer les autres femmes de la même manière.

Laissez-le être lui-même

Alors même que les frontières entre rôles féminins et masculins s'estompent chez les adultes, les chercheurs constatent que les produits destinés aux enfants sont beaucoup plus genrés qu'ils ne l'étaient il y a 50 ans : princesses roses et camions bleus, le phénomène ne s'observe pas seulement au rayon des jouets, mais aussi pour la vaisselle ou les brosses à dents. Il n'est guère étonnant que les intérêts des enfants finissent par s'y conformer.

Toutefois, les neuroscientifiques affirment que les enfants ne naissent pas avec de telles préférences. Jusqu'au milieu du XXe siècle, le rose était la couleur des garçons, et le bleu était pour les filles. Lors des études menées, les enfants en bas âge n'ont pas montré de préférences marquées pour les jouets. D'après les chercheuses Lise Eliot et Cordelia Fine, la différence apparaît au moment où l'enfant prend conscience de son genre, autour de 2 ou 3 ans, âge auquel les attentes de la société peuvent primer sur les centres d'intérêt innés. Pourtant, des études longitudinales suggèrent que la ségrégation par les jouets a des effets à long terme sur les disparités entre hommes et femmes à l'école, ainsi que sur leurs compétences spatiales et sociales, selon Campbell Leaper, président du département de psychologie de l'université de Californie à Santa Cruz.

Pour développer tout leur potentiel, les enfants ont besoin de pouvoir se consacrer à leurs centres d'intérêt, qu'ils soient traditionnels ou non. Laissez-les donc faire. L'idée est de ne pas partir du principe que tous les enfants ont envie de faire les mêmes choses, mais de s'assurer qu'ils ne sont pas limités.

Proposez des jeux ouverts, comme des Kapla ou de la pâte à modeler, et incitez les garçons à essayer des activités telles que les cours d'art ou les déguisements, même s'ils ne les recherchent pas, suggèrent les chercheurs en sciences sociales. Dénoncez les stéréotypes. ("C'est dommage que cette boîte de jeu ne montre que des filles, parce que je sais que les garçons aussi aiment jouer avec les maisons de poupée.") Cela pourrait en outre améliorer le statut des femmes. Les chercheurs affirment que si les parents incitent leurs filles à jouer au foot ou à devenir médecins, mais pas leurs fils à faire de la danse ou à devenir infirmiers, c'est parce que "féminin" équivaut à "de statut inférieur".

Apprenez-lui à s'occuper de lui

"Certaines mères éduquent leurs filles, tandis qu'elles aiment leurs fils", a dit Jawanza Kunjufu, un auteur et conférencier spécialiste de l'éducation des garçons noirs. Elles obligent leurs filles à faire leurs devoirs, à prendre en charge des tâches domestiques et à aller à l'église – mais n'agissent pas de même pour leurs fils (4). Cette différence s'observe statistiquement : entre 10 et 17 ans, les jeunes Américaines passent deux heures hebdomadaires de plus que les garçons à effectuer des corvées, et les garçons sont de 15 % plus susceptibles d'être payés pour ces mêmes corvées, selon une étude de l'université du Michigan. "Apprenons à nos fils à faire la cuisine, le ménage et à s'occuper d'eux-mêmes ; à être aussi compétents dans la sphère domestique que ce que nous attendons de nos filles au travail", a proposé Anne-Marie Slaughter, directrice du groupe de réflexion New America (5).

Apprenez-lui à s'occuper des autres

Les chiffres montrent que les femmes prennent toujours en charge la majorité des soins – aux enfants et aux personnages âgées – ainsi que du travail domestique, même lorsque les deux parents travaillent à temps plein. Et ce sont les métiers de service à la personne qui connaissent la plus forte croissance ; apprenez donc aux garçons à s'occuper des autres (6).

Mme Slaughter suggère de parler de la manière dont les hommes équilibrent leur travail et leur vie familiale, et du fait qu'on n'attend pas seulement des filles mais aussi des fils qu'ils prennent soin des membres de leur famille quand ceux-ci seront vieux. Faites appel aux garçons pour vous aider à préparer de la soupe pour un ami malade, ou pour rendre visite à un parent hospitalisé. Confiez-leur la responsabilité d'un animal de compagnie ou de leurs plus jeunes frères et sœurs. Encouragez-les à faire du baby-sitting ou de l'aide aux devoirs. Il existe un programme d'enseignement qui fait venir des bébés en classe de cycle élémentaire, une méthode qui a pour effets de développer l'empathie et de faire diminuer l'agressivité.

Partagez le travail

Lorsque c'est possible, résistez au partage genré des tâches domestiques et de l'éducation des enfants. Les actes sont plus parlants que les discours, souligne Dan Clawson, un sociologue de l'université du Massachusetts à Amherst : "Si la mère s'occupe de la cuisine et du ménage tandis que le père tond la pelouse et s'affaire souvent à l'extérieur, les enfants retiendront la leçon".

Faites également bouillir la marmite à deux. Une étude a montré que les hommes élevés par des mères qui ont travaillé pendant au moins un an alors qu'ils étaient adolescents sont plus susceptibles d'épouser des femmes qui ont un emploi. Une autre étude a découvert que les hommes dont la mère a travaillé (peu importe combien de temps) avant leurs 14 ans passaient davantage de temps à s'occuper des enfants et de la maison une fois adultes. "Les hommes élevés par des mères ayant un emploi sont significativement plus égalitaires dans leur comportement", commente Kathleen McGinn, professeuse à la Harvard Business School.

Encouragez les amitiés avec des filles

Une recherche menée à l'université d'État d'Arizona a mis en lumière le fait qu'à la fin de l'école maternelle, les enfants commençaient à se regrouper en fonction de leur sexe, et que cela cristallisait les stéréotypes de genre (7). Mais les enfants qui sont encouragés à jouer avec des amis du sexe opposé apprennent mieux à communiquer et à régler les conflits.

"Plus il est évident que le genre est utilisé pour catégoriser des groupes ou des activités, plus les biais et les stéréotypes de genre sont susceptibles d'être renforcés", explique Richard Fabes, le directeur de la Sanford School de l'université, qui étudie les questions de genre et d'éducation.

Visez la mixité pour les sports d'équipe ou les fêtes d'anniversaire, de sorte que les enfants n'en viennent pas à considérer qu'il est acceptable d'exclure un groupe de personnes en raison de son sexe, suggère Christia Brown, une psychologue du développement à l'université du Kentucky. Tâchez également de ne pas établir de différenciation par le langage : une étude a montré que lorsque les enseignants de maternelle disaient "les filles et les garçons" plutôt que "les enfants", les élèves adhéraient à davantage de clichés sur les rôles des femmes et des hommes, et passaient moins de temps à jouer ensemble.

Les garçons liés d'amitié avec des filles sont également moins susceptibles de considérer les femmes comme des conquêtes sexuelles, ajoute M. Porter.

Enseignez-leur "Non, c'est non"

Il existe d'autres manières d'enseigner le respect et le consentement : apprenez aux enfants à demander la permission de toucher le corps de quelqu'un, dès la maternelle. Apprenez-leur également le pouvoir du mot non ; arrêtez de les chatouiller ou de chahuter avec eux lorsqu'ils l'utilisent.

Montrez l'exemple en matière de résolution de conflits à la maison. Un lien a été établi entre l'exposition des enfants au divorce ou à la maltraitance et des difficultés à résoudre les conflits dans les relations de couple une fois parvenu à l’âge adulte, explique W. Bradford Wilcox, sociologue et directeur du National Marriage Project à l'Université de Virginie.

Élevez-vous contre l'intolérance

Dites quelque chose lorsque vous êtes témoin de moqueries ou de harcèlement, et entraînez-vous à jouer ce genre de scènes avec les garçons, pour qu'ils soient en mesure d'intervenir quand ils y assistent, recommande Mme Brown.

Exprimez-vous également quand ce sont eux les malappris. "On ne les changera pas" et autres "C'est typique des garçons" n'excusent pas de mal se comporter. Attendez davantage d'eux. "Soyez attentifs à recadrer les conduites dégradantes, intolérantes, irrespectueuses ou blessantes", conseille M. King.

N'utilisez jamais le mot "fille" comme une insulte

Ne dites pas – et ne laissez pas votre fils dire – que quelqu'un lance ou court comme une fille, et évitez les "femmelettes" et autres équivalents insultants. Même chose pour les blagues sexistes.

Prudence également avec un langage plus subtil. Les recherches d'Emily Kane, sociologue au Bates College, montrent que si les parents appliquent les rôles traditionnels hommes-femmes pour leurs fils, c'est principalement parce qu'ils craignent de les voir subir des moqueries. "Nous avons tous un rôle à jouer en évitant les jugements ainsi que les suppositions anodines que l'on fait tous les jours au sujet des goûts ou des talents qu'auront les enfants selon leur genre", note-t-elle. Les garçons dont on se moque pourraient répondre "Non, tout le monde peut jouer avec des perles", ou bien "Je ne suis pas une fille, mais toi, tu penses qu'elles sont moins bien que les garçons ?" propose Lise Eliot, une neuroscientifique de Rosalind Franklin University.

Lisez beaucoup, y compris sur les filles et les femmes

Vous avez sans doute entendu dire que les garçons excellaient en sciences et en mathématiques, tandis que les filles étaient douées pour les langues et la lecture. Les stéréotypes peuvent avoir un effet Pygmalion. Les mères parlent davantage avec leurs filles qu'avec leurs fils, selon une méta-analyse de M. Leaper. Combattez ce stéréotype en parlant aux garçons, en leur faisant la lecture et en les incitant à lire.

Lisez toutes sortes d'histoires, au sujet de toutes sortes de gens, en vous efforçant de sortir du schéma classique où les garçons sauvent le monde, et où les filles ont besoin d'être secourues. Lorsqu'un livre ou un article correspond à ce schéma, parlez-en : pourquoi la mère de La Famille Berenstain porte-t-elle toujours une robe de chambre et quitte rarement la maison ? Pourquoi une photo de presse ne montre-t-elle que des hommes blancs ?

"Il faut commencer vers 3 ans, quand les enfants sont vraiment conscients des stéréotypes et les remarquent", dit Mme Brown. "Si vous ne les aidez pas à les identifier comme des stéréotypes, ils partiront du principe que c'est comme ça".

Faites l'éloge de la boyhood (soit "l'enfance des petits garçons")

Élever un garçon selon ces principes ne se résume pas à lui dire ce qu'il ne faut pas faire ou à gommer les différences entre filles et garçons. Par exemple, Mme Eliot rappelle que tous les mammifères mâles jouent à chahuter (8).

Qu'ils jouent à la bagarre, qu'ils racontent des blagues, regardent le sport, grimpent aux arbres et fassent du feu. Apprenez aux garçons à faire preuve de force – la force de reconnaître leurs émotions. Apprenez-leur à subvenir aux besoins de leur famille – en prenant soin d'eux. Montrez-leur comment être un vrai dur – assez dur pour s'élever contre l'intolérance. Donnez-leur confiance en eux – pour leur permettre de se consacrer à leurs passions, quelles qu'elles soient.



(1) citation traduite par Mathilde Montier dans l'article intitulé Pourquoi j'ai décidé d'éduquer mes fils comme des filles, frangin de celui que vous lisez ici.

(2) Aux États-Unis en tous cas.

(3) Publié en français sous le titre Chère Ijeawele ou Un manifeste pour une éducation féministe, traduit par Marguerite Capelle, Paris, Éditions Gallimard, coll. « Hors-série littéraire », 2017.

(4) Dommage qu'on ne sache pas ce que font les pères pendant ce temps, hein.

(5) Et chez nous, comme l'évoquait très justement Titiou Lecoq dans son dernier livre, à quoi aurait ressemblé le monde si les cours d'éducation ménagère avaient été mixtes au lieu d'être réservés aux filles ?

(6) Si ça leur permet de trouver plus facilement du travail, tant mieux, mais évidemment vous pouvez aussi tenter une éducation féministe juste pour que le gars devienne un type bien, qui se souciera de vous plutôt que de vous coller en EHPAD.

(7) Coucou l'homosocialité ! Sur ce concept, je vous conseille la lecture de cet article très intéressant : Pourquoi les mecs préfèrent les mecs.

(8) Là, je vous avoue que je n'aurais pas été contre un tout petit peu de références scientifiques.