L'après-midi est passée très vite, parce que Nikita est devenue très
lente : au moment de partir déjeuner, elle est descendue après nous, puis
est remontée - sa mère nous expliquait en attendant que nous avions eu de la
chance en arrivant, qu'elle avait ouvert vite, mais que parfois elle-même
pouvait rester dix, vingt minutes devant la porte avant que Nikita ne se décide
à la laisser entrer. Je ne sais pas trop à quoi ça tient, est-ce l'indécision
pure et simple, ou est-ce qu'un sentiment diffus d'inquiétude la commande
?
J'ai voulu prendre des photos de son fils (pas tout à fait un an et demi),
elle m'a laissé en prendre une, j'ai volé la deuxième, et ça a été fini :
elle ne veut pas, elle n'aime pas les photos, les déchire très souvent (mais si
tu les lui envoies, elle les gardera pour les montrer au père, m'a expliqué
Marie-Louise). Et quand ma soeur et moi avons évoqué l'album de nos enfances
que nous avions emmené, elle a commencé par refuser de les voir, "ça ne sert
plus à rien" ; un peu plus tard j'ai insisté doucement et elle a fini par
s'y intéresser...
Elle est toujours un peu peste, un peu carne, peut-être un brin
manipulatrice même (elle mène les psychiatres par le bout du nez), et je me
demande si ça fait partie d'elle ou de sa maladie. Mais les choses ont changé,
si ma fascination pour elle demeure, en revanche mon adoration démesurée s'est
évanouie, ma sensibilité à ses piques s'est émoussée, pour laisser la place, je
m'en suis aperçue là-bas en voulant la serrer dans mes bras, à une immense
tendresse.
Nous avons eu la chance de tomber sur un jour avec, le revers de la médaille
étant que nous ne nous rendons pas forcément compte des gouffres dans lesquels
elle peut s'abîmer les jours sans. Mais même sa mère continue de se dire un
jour "ma fille n'est pas malade", le jour d'après "mais si, elle l'est",
alors...
Je ne sais plus quoi raconter de ces retrouvailles ; nous avons parlé
de tout, de rien, sérieusement, en plaisantant... Il n'y a pas de ton à
trouver, il n'y a qu'à parler normalement, avec seulement un peu plus de
souplesse peut-être.
Envie de l'aider, de l'attirer vers le côté de la lumière. Maintenant que je
l'ai retrouvée, plus question de la lâcher ! Sa maladie ne m'effraie pas -
ce n'est pas ce genre de détresse-là qui me met mal à l'aise. Je suis sûre
qu'elle peut aller mieux.
Nous nous sommes embrassées plus fort pour nous dire au revoir. Et puis elle est partie donner le biberon à sa fille.