C'est une histoire tout à fait commune ou bien un peu romantique, selon le
caractère qu'on a.
J'ai acheté il y a quelques temps, sur un célèbre site internet de vente aux
enchères, un appareil photo aussi charmant que défectueux
:

C'est un Lubitel, rebaptisé Loulou, avec lequel je suis toujours en phase de
kennen lernen. Imaginez un peu qu'au départ, je ne savais même pas
comment charger la pellicule ! Et en parlant de pellicule, justement,
quand je lui ai ouvert le ventre pour la première fois... il y avait déjà
quelqu'un à l'intérieur ! Une pellicule certainement ukrainienne, puisque
telle était l'origine du Loulou.
Je l'ai gardée longtemps avec moi, d'abord parce que je n'avais pas d'autres
travaux à faire faire au labo (et que c'est pas la porte à côté), et aussi
parce que tant qu'elle n'était pas développée, je pouvais imaginer avec
ravissement tout ce qu'il y avait dedans : un message secret qui devait à
tout prix sortir d'Ukraine, version slave des tubes à essai dans lesquels mes
copines et moi, petites, roulions des messages avant de les jeter à la rivière
en espérant un destinataire ? Les photos de personnes dont je devrais
ensuite retrouver la trace, sur la base de minuscules et improbables indices
contenus dans les images ? Les copies argentiques de documents classés
secret-défense sur la catastrophe de Tchernobyl ?
Je m'en doute : plus probablement que tout le reste, il y aura des vues
d'une campagne ou d'une banlieue sans intérêt, parsemées d'habitations ingrates
et de vilains caniveaux, pas même un personnage qui rendrait les clichés
touchants et difficiles à jeter.
Et puis, quelques semaines plus tard, je décide d'apporter enfin le
mystérieux film au labo, en même temps que d'autres qui le sont (juste un peu)
moins puisque ce sont les miens. J'arrive au comptoir, je dépose mon butin et
je réclame son développement. On me pose alors la question cruciale :
celui-là, c'est du noir et blanc ou de la couleur ?
Hum. Je n'y avais pas pensé, je sais pas, et si je ne sais pas, on ne peut
rien faire pour moi : un bain couleur détruirait le film NB, et
réciproquement.
J'hésite, plouf plouf, après tout j'ai une chance sur deux, je propose au
vendeur d'inscrire noir et blanc sur la pochette, mais je suis tombée sur un
consciencieux : il refuse de traiter une affaire aussi sérieuse par le
hasard, même si je le supplie, même si je lui montre mes seins signe
une décharge.
Il est incorruptible, il ne veut rien savoir. Alors je repars avec ma
pellicule, franchement déconfite.
Tellement déconfite que, sans savoir quoi en faire, je la garde dans un coin
de mon sac et de ma tête...
Les jours et les semaines passent, je finis par repêcher l'objet et ma
curiosité assoupie s'ébroue : il doit bien y avoir moyen de lui faire
cracher le morceau, à ce petit rouleau de papier de rien du tout !

Je le réexamine de plus près et, en réfléchissant très fort, j'arrive à
faire ressurgir quelques souvenirs de cyrillique de l'année dernière. Ainsi je
parviens à déchiffrer "...erno - be..." qui pourrait bien être le pendant
ukrainien (quoique fragmentaire) du bosnien "crno - bielo", autrement dit
"noir- blanc". Aha ! Cette-fois-ci, on est sur la bonne piste, mon vieux
Milou !
Hier, j'ai déposé le film au labo... Ce soir, je reviens le récupérer ;
je règle les 3,40 € de développement et je me jette sur la table
lumineuse : sur les douze vues, seules quatre ont été impressionnées, et
il ne s'agit pas du tout de clichés de pavillons hideux ! C'est bien plus
inattendu et déroutant que cela...
A suivre... (demain ou samedi)